En France, un homme meurt tous les treize jours sous les coups de sa conjointe. Cela constitue environ un tiers de l’ensemble des cas de victimes. Une réalité souvent sous-estimée, au cœur de notre enquête. Pour le bien de ce travail, nous avons tout d’abord contacté l’association “STOP Hommes Battus”, la plus grosse association venant en aide aux victimes de ce genre d’affaires. La plupart des chiffres et informations que vous trouverez sont issus des données que nous avons pu récupérer de la part de cette association, ou bien de l’ONDRP du ministère de l’intérieur.
Une réalité peu connue
Les violences domestiques sont reconnues, et la lutte contre celles-ci est devenue, fort heureusement, une cause médiatisée et médiatique. C’est un grand pas en avant, mais il y a un mais. Un sujet est moins mis en avant, parce que statistiquement moins à la lumière du jour. Dans 27% des cas de violences conjugales et 17% des cas mortels, ce sont les hommes qui en sont victimes. 149 000 hommes sont victimes de violences au sein de leur couple par an. En 2018, il y a eu 28 hommes tués par leur compagne ou ex-compagne, soit le chiffre tristement célèbre (ou non) d’un mort tous les 13 jours.
L’organisme “SOS Hommes battus” a été contacté par 7 000 plaignants, et a découvert des situations proches de celles que subissent les femmes. Et il ne s’agit pas seulement de maltraitances psychologiques : séquestrations, sévices physiques et parfois sexuels.
Qui sont les hommes victimes, dans quelles circonstances ?
Voici le témoignage de Jean, issu de la banque d’archives du Huffington Post :
“Pendant près de vingt ans, j’ai cru que c’était ma faute. Que j’étais la cause de cette colère. Et donc que je méritais d’encaisser cette colère. Il y a de multiples raisons de ne pas parler, qui sont souvent les mêmes. Les enfants, l’emprise. Même quand on essaie de partir une première fois, elle est toujours là. Et sournoisement, elle vient vous pourrir votre nouvelle vie.”
Les deux graphiques ci dessous donnent le nombre de décès dûs à ces violences, puis leurs proportions H/F depuis 2006 :
La nature des sévices endurés par les victimes de violences conjugales diffère aussi selon les sexes :
Les hommes victimes de violences sont souvent situés entre 25 et 44 ans, et des revenus modestes. Un profil plutôt similaire à celui des femmes battues hormis une chose : l’éducation. Les hommes battus sont souvent diplômés au niveau supérieur, alors que les femmes non.
Quels sont les types de tortionnaires, pourquoi ?
Dans le but d’essayer de comprendre les raisons de ces passages à l’acte, nous avons tenté d’obtenir un rendez-vous avec une détenue incarcérée pour ce genre de crimes à Versailles. Ayant été recalé à l’entrée de la prison après avoir tenté d’obtenir une autorisation à l’administration pénitentiaire, nous avons envoyé une demande d’entrevue avec le directeur de cet établissement pénitentiaire. Nous n’avons obtenu aucune réponse.
Par la suite, nous nous sommes attaqués à un autre versant de ce problème : la défense juridique de ces femmes ayant tué leurs maris. Nous avons contacté plusieurs avocats spécialisés dans ce genre de juridiction, dont les deux avocates de Jacqueline Sauvage. Après une première réponse positive à nos demandes, elles n’ont ensuite jamais été enclines à nous accorder de rendez-vous…
Les études sur les femmes auteurs de meurtres envers leurs conjoints manquent. Mais les quelques données disponibles sont tout de même observables. Elles peuvent aider à dresser un “portrait robot”.
Par exemple, les situations matrimoniales des femmes auteures de meurtres conjugaux en 2018. On voit que les plus représentées sont celles de “longue date” :
Ces relations de longue date amène donc des violences, pourtant il existe des disparités entre les hommes et les femmes sur ce point. En effet, les raisons du passage à l’acte diffèrent selon le sexe (2018) :
Les couples abritent dans une partie des cas un perver narcissique. Cette personne arrive à laver le cerveau de leurs victimes. Elle arrive à faire douter d’absolument tout, ce que vous êtes, ce que vous faites, ce que vous pensez. Cela crée une cage, une emprise autour de la victime, qui ne peut plus s’échapper.
Sur les homicides repertoriés en 2018, il s’agissait de cas de meurtre ou d’assassinat, tous volontaires. Ceci dit, les femmes auteures de ce genre de faits ont pour la plupart une “bonne raison” d‘être passées à l’acte : des violences antérieures causées par leurs futures victimes. Dans 68% des affaires, la victime masculine avait commis des violences sur sa partenaire. C’est 9% dans le sens inverse. Dans ces 9 cas répertoriés, les violences étaient réciproques au sein du couple. Ces femmes tuent pour ne pas mourir. C’est un petit peu “lui ou moi » finalement…
Comment s’en sortir ?
Les hommes parlent moins, déclarent moins, ce qui limite le champ d’action de la justice. Quand 10 femmes sur 100 déposent plainte, seuls 3 hommes osent le faire.
La justice est normalement armée pour intervenir. La seule chose pour que la justice passe: oser porter plainte, oser en parler. Mais pour cela, il faut affronter le regard des gens, famille etc…qui voient toujours cela avec un certain scepticisme. Malheureusement, il est parfois difficile pour les victimes de faire reconnaître ce qu’ils ont subi, n’étant pas toujours pris au sérieux, ou les preuves manquant…
« J’ai porté plainte à la police. Les flics se tapaient sur les cuisses parce qu’une femme battue, on la plaint, un homme battu, on en rigole » Popeck
Un homme revenu d’entre les morts
Maxime Gaget fait partie de ces hommes. Ces hommes, victimes de lourdes, voire très lourdes violences au sein de leur couple. Maxime Gaget a lui subi pendant plus d’un an et trois mois des coups de sa compagne, Zakia Mekdour. Sauvé par la famille de Zakia, il avait gardé le silence pendant de longs mois, très exactement dix-sept. Prévenu par le frère de la tortionnaire, les parents de Maxime ont pu aller le chercher avant qu’il ne “termine dans une boîte”. Maxime Gaget, c’est un exemple extrême de violences conjugales faites aux hommes. Le cauchemar commence le 31 décembre 2007, sa femme le dit de la suivre et décoche une très forte gifle sans raison aucune. Vient ensuite une escalade de la violence pendant presque deux ans, un “matraquage psychologique”.
La liste des sévices que subira par la suite Maxime Gaget est longue, bien longue : il a été contraint de dormir dans un placard, privé de douche et de toilettes, dépouillé de ses économies, privé de tout moyen de communication et de relations extérieures, a enduré coups de poing, de pied et de bâton, des brûlures de cigarettes sur plusieurs parties du corps, fractures de ses doigts notamment via l’utilisation d’un presse agrume (destruction des phalanges), l’introduction de sel dans ses yeux, prises de douches totalement glacées, ingestion forcée d’éponges et de produits d’entretien. Durant le procès il fut même établi que Maxime Gaget avait été traité tel un « esclave domestique » par sa compagne.
Totalement défiguré, à deux pas de la mort, il aura fallu quatre opérations chirurgicales pour redonner à Maxime un visage, notamment une reconstruction totale de l’oreille gauche. A ajouter à cela quatre autres opérations pour le reste du corps. Maxime est resté, contraint et forcé, car sa compagne faisait peser de lourdes accusations sur ses épaules : des menaces de dépôt de plainte pour attouchements sur mineurs. Un appel téléphonique, et Maxime était incarcéré s’il décidait de fuir. Un bon argument pour l’éviter de s’échapper de son bourreau, comme il l’appelle dans son livre, “Ma compagne, mon bourreau”.
L’aide précieuse du 3919
Pour cette enquête, nous avons pu interviewer le numéro d’aide aux femmes victimes de violence, le 3919. Cette interview a été réalisée dans des conditions réelles sans passer par le service de communication.
“Est-ce que des Hommes font appel à votre service ?
Oui, ça nous arrive d’avoir des hommes au téléphone mais en sachant que la ligne s’appelle violence femme information ils restent une minorité. Ce numéro n’exclut aucune violence conjugales mais ces messieurs préfèrent appeler France victime qui est un service pour toutes les victimes d’infraction à la loi.
Est-ce un phénomène rare?
Dans les violences conjugales il y a l’acte de violence que ce soit les insultes ou les violences physiques et puis il y a tout un contexte derrière qui rend la situation encore plus systématique pour les femmes que pour les hommes. Il n’empêche que le terme de victime veut dire que vous n’êtes pas responsable de ce qui se passe, ça peut donc arriver à n’importe qui. Sans contrôle ni responsabilités sur les actes et les paroles d’autrui, il n’est pas impossible de tomber sur une conjointe ou un conjoint violent.
Est ce plus difficile pour un homme de gagner devant un juge dans le cas de violence ?
Que vous soyez un homme ou une femme, en France il y a la présomption d’innocence. Quand une personne dépose plainte c’est à elle de prouver qu’elle est une victime avant de prouver la culpabilité de l’autre. Il vous faut donc en plus de votre déposition de plainte des preuves comme des messages, des témoignages ou des photos montrant les violences subies. On peut donc dire qu’un homme peut être en désavantage face à un juge pour des cas de violence conjugales si madame décide d’inverser les rôles.”
Mathieu Hoareau et Maximilien Regnier